Crowdfunding et développement durable, un couple gagnant Par Marika Cuby

Dispositif récent de financement de projets, le crowdfunding (finance participative pour les acteurs français) connaît une forte progression en France avec la crise et la diffusion de l’internet et de ses dérivés. Aujourd’hui, il ne se limite plus au seul domaine culturel : l’examen du phénomène et une première enquête auprès d’un grand nombre d’acteurs montrent pourquoi et comment les projets de développement durable peuvent en tirer bénéfice.

Tout part d’un exercice académique...

Et plus exactement d’un mémoire de Master 2 réalisé au Conservatoire des Arts et Métiers sur le thème du « développement durable et du crowdfunding ». Ce sujet n’avait jamais été abordé en France auparavant. Passée la phase du travail solitaire et libérée de la réserve qu’impose cet exercice académique, il m’est apparu souhaitable de partager ici mes étonnements, mes certitudes et mes espérances.

Le développement durable, un véritable « trou noir »

Déjà très consciente du caractère multiforme et incertain du développement durable, mes investigations m’ont laissé l’impression que le développement durable était un véritable « trou noir » dont personne ne pouvait donner une définition simple ni dessiner un périmètre précis. Un concept glouton pouvant se rapporter aussi bien aux économies d’énergie qu’à l’économie sociale ou à l’action humanitaire. Il devenait très difficile pour moi de qualifier ce que l’on pouvait entendre par « projet de développement durable » et j’étais amenée alors à mieux comprendre pourquoi le ministère de l’Ecologie et du Développement Durable lui-même ne pouvait m’indiquer une statistique ou même une liste agrée de projets de ce type.

 

Au regard des dispositifs de financement classiques, j’ai fait cinq découvertes :

 l’extraordinaire richesse des dispositifs de financement : plus de 450 pour les TPE-PME, selon l’institut supérieur des métiers, foisonnement dont je pensais initialement qu’il constituait une source de confusion, alors que finalement les porteurs de projet semblent aussi y trouver leur compte.

  •   le côté purement formel, voire fictif, de certains intitulés : il en est ainsi du livret dit de « Développement durable », dont même les banquiers ne savent pas ou plus en quoi ils servent ou peuvent servir au développement durable.
  •   l’énormité du matelas de l’épargne française dont la quasi-totalité des déposants et des citoyens ne sait pas à quoi elle peut bien servir, sinon à rapporter tel pourcentage d’intérêt assorti de tel ou tel avantage fiscal.
  •   l’intérêt voire l’engouement des gens, au premier chef des jeunes générations, pour la finance participative par internet, même si le phénomène demeure encore très nouveau et marginal.
  •   l’originalité, la qualité du projet et la communication la plus motivante possible importent le plus pour le donateur, bien avant la perspective de retour ou de gain
  • De fortes affinités entre le crowdfunding et le développement durable

 La montée en charge et le développement à venir de la finance participative au service de projets de développement durable s’expliquent par des éléments de contexte et par d’étonnantes affinités : la crise économique et financière, l’extraordinaire expansion des NTIC et l’évolution des mentalités sont en toile de fond du paysage du développement durable et de l’apparition du crowdfunding.
Dans les deux cas, les valeurs sont proches : la participation et l’engagement de l’individu, du citoyen pour une cause, un projet ou une entreprise, sa responsabilisation accrue, un mode de fonctionnement en réseau, le partage, une relation plus directe entre les acteurs, le souci de la proximité, de la confiance et de la transparence. Cela n’est d’ailleurs pas sans rappeler les exigences formulées dans la norme Iso 26 000 concernant la responsabilité sociale des entreprises, dont les objectifs sont principalement de permettre la responsabilité sociétale et environnementale au travers d’un comportement transparent et éthique, de dialoguer avec les parties prenantes et d’améliorer les liens avec les clients par un accroissement de la satisfaction et de la confiance.

Depuis les années 2000, les initiatives et les micro-innovations sociales et / ou environnementales se multiplient à grande vitesse en France.

Parallèlement, on assiste à un essor des plateformes participatives de dons et de prêt solidaires, citoyennes voire écologiques. De plus, même si l’investissement en capital est encore relativement marginal, il existe des plateformes dédiées à des projets d'énergies renouvelables, à des start-up innovantes et à des entreprises responsables.

Il ne faut pas tout attendre du crowdfunding

 

Au-delà des 27 entretiens menés, l’enquête est avant tout fondée sur la série de questionnaires adressés aux acteurs : 35 réponses sur près de 130 envois, soit un taux de réponse de 27%, ce qui est relativement satisfaisant comme taux de retour mais insuffisant au regard de l’ampleur du sujet.

Elle est centrée sur de petits projets portant souvent sur 2 des 3 piliers traditionnels du développement durable (les projets portant sur les 3 volets restent très rares sur les plateformes participatives) et focalise quasi exclusivement sur le modèle du don contre don : avec le prêt, ce modèle est aujourd’hui le plus courant et à moins d’investir des sommes plus élevées dans des start-up sur des plateformes d’investissement en capital ou un temps considérable, il est difficile , voire impossible d’accéder aux informations.

Du point de vue des acteurs, un constat général tout à fait remarquable : ce qui, avant la perspective de retour ou de gain, importe le plus aux donateurs, c’est l’originalité, la qualité du projet et la communication la plus motivante possible.

S’agissant des donateurs, au-delà des réductions tarifaires et du soutien sans risque, les avantages, restent nombreux : le pouvoir d'orienter la création, le plaisir de participer à un projet collectif, de le voir se concrétiser et d’entrer en contact direct avec le créateur. Enfin, 30 à 50 % des investisseurs financent des projets locaux ou concernant leur ville tandis que les autres soutiennent ceux d’un ami, d’une connaissance ou encore un projet qui leur tient à cœur.

La déclaration des citoyens corrobore celle des donateurs puisqu’un des premiers critères qui les pousserait à contribuer financièrement est de pouvoir participer à un projet proche de chez eux.

Pour les porteurs de projets bénéficiant du crowdfunding, au regard des financements traditionnels, ce type de financement est jugé rapide, ludique, décomplexé; il privilégie l’ouverture, les contacts, les nouveaux sponsors, le partage et la liberté. De plus, il constitue un formidable levier de communication et permet de réaliser des préventes d’un produit.

Les fonds collectés par les projets et complétés par du mécénat et/ou une subvention ont servi en majorité à l’amorçage. Il ne faut donc pas tout attendre du crowdfunding, lequel vient en complément de la filière habituelle du financement.

 

Comment bénéficier du crowdfunding ?

 

Pour les plateformes interrogées submergées de demandes pour la plupart (critères de sélection drastiques en rapport avec leur propres valeurs), les projets doivent être innovants, avoir un impact social, environnemental et économique, être éthiques et solidaires, répondre à un besoin d’ordre communautaire et apparaître viables financièrement! Des conseils sont désormais délivrés dans la presse économique et informatique sur internet ou dans « Le guide du crowdfunding » de Nicolas Dehorter. On retiendra qu’il faut :

  •   réfléchir en amont sur la raison pour laquelle on lève des fonds avant de se lancer
  •  planifier (la somme que l’on souhaite amasser, la durée de la campagne, les différentes rétributions selon lemontant des dons...)
  •   choisir judicieusement sa plateforme (un petit benchmark est indispensable)
  •   parcourir les différentes plateformes et étudier les projets financés afin de comprendre ce qui a fait leur succès(texte, vidéos, récompenses...)
  •  promouvoir son projet en activant sa communauté
  •   réaliser, si possible, une vidéo (songer à sa puissance, son impact et sa vitesse de transmission sur le net)
  •   apporter des petits « plus » dans la communication pour stimuler les dons
  • assurer le suivi avec ses donateursLes porteurs de projets évoquent essentiellement la difficulté de trouver les premiers donateurs, d’atteindre le 3e cercle des inconnus et de ne plus les lâcher de crainte de les décevoir (d’où la nécessité d’informer sur l’actualité du projet via des posts, des twitts sur le site de la plateforme, les réseaux sociaux et à répondre aux commentaires).

Encourager l’éclosion de projets très concrets

Afin que les innovateurs en recherche de fonds d’amorçage aient davantage recours à cette « nouvelle » manne financière, certaines conditions doivent être réunies sur lesquelles travaille en grande partie l’association « Fin Part » depuis 2012 :

  •  la finance participative devrait désormais faire partie de l’écosystème financier, de sorte qu’elle devienne un outil de financement au même titre que les autres. Cela ne paraît envisageable que si le gouvernement apporte de réels assouplissements réglementaires aux différentes formes de finance participative et si les banques considèrent les plateformes participatives comme de potentiels partenaires et inversement.
  •   les réseaux d’accompagnement et les collectivités devraient intégrer cette offre aux autres dispositifs et assurer un meilleur suivi en amont et en aval des projets recourant au crowdfunding.
  •  les acteurs du développement durable, de l’économie sociale et solidaire et du crowdfunding ont intérêt à se rencontrer et à dialoguer davantage.
  •  enfin, il faut communiquer sur la finance participative dans les territoires et auprès du grand public, capitaliser les pratiques pour ensuite les valoriser et donner confiance (au-delà des garde-fous réglementaires établis) tant aux porteurs de projets qu’aux épargnants.

Mais pour que les projets de développement durable « fleurissent », je pense qu’il sera nécessaire de mieux les caractériser, de les prioriser et sans doute de leur appliquer des politiques et des instruments clairs et pérennes. Les politiques favorables à l’environnement, à l’économie sociale et solidaire, à l’investissement et à l’innovation, tout spécialement au profit des PME et TPE, doivent pour être efficientes s’inscrire dans la durée et dans un paysage fiscal garanti.Plutôt que de rester dans le général et le flou, pourquoi les pouvoirs publics ne mettraient-ils pas l’accent pour encourager l’éclosion de projets très concrets dans deux ou trois domaines comme ceux de l’économie circulaire, de la transition énergétique, de la biodiversité et de l’économie sociale et solidaire, au sein desquels seraient déclinées des entrées bien caractérisées ouvrant sur des dispositifs hybrides de financement et d’accompagnement ?

Une mobilisation du crowdfunding pour le développement durable nécessairement plus forte à l’avenir.

Au terme de l'étude, j'ai l'intuition que le crowdfunding sera de plus en plus mobilisé au profit du DD et ce, pour deux raisons :

  •  le développement du crowdfunding est irréversible : la tendance est internationale, puissante, en phase avec les évolutions sociétales. Dans un monde de plus en plus connecté, il sera probablement devenu banal, à moyen terme, d’investir par internet dans des projets ou des entreprises de proximité (de coeur et/ou de territoire) à tendance culturelle, solidaire, responsable, écologique et liée au développement durable. Certains organismes de conseils ont déjà créé des « solutions de crowdfunding intégrées » à destination des entreprises.
  • le développement durable et le crowdfunding participent d'une certaine manière l'un comme l'autre de deux utopies (irréalistes comme toutes les utopies), la décroissance pour l’un et la fin des banques pour l’autre. Or ne dit-on pas des utopies qu’elles sont toujours porteuses d'avenir ?Pour en savoir plus, consulter la synthèse, les données sur l’enquête et le résumé des recommandations à l’adresse : https://www.dropbox.com/sh/rlxb6h095o5h9tz/L1oBBnhfWG

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Marika Cuby  

CV Marika Cuby

photo credit: Colbrain fotos via photopin cc

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